Chaque année, le mois de Ramadan soulève de nombreuses interrogations dans le monde du sport. Athlètes amateurs ou professionnels, entraîneurs, préparateurs physiques et médecins du sport sont confrontés à une même problématique : comment concilier jeûne religieux, santé, entraînement et performance sportive ?
Longtemps abordé sous l’angle de la contrainte, le Ramadan est aujourd’hui mieux compris grâce à l’évolution des connaissances scientifiques. Les données les plus récentes montrent que le jeûne du Ramadan ne constitue ni un frein systématique à la performance, ni un risque intrinsèque pour la santé du sportif, à condition d’être anticipé, structuré et individualisé .
Le Ramadan impose un cadre physiologique unique. Du lever au coucher du soleil, toute ingestion alimentaire et hydrique est interdite. L’alimentation se concentre alors sur deux fenêtres : l’Iftar, au coucher du soleil, et le Suhoor, juste avant l’aube. À cela s’ajoutent des modifications du sommeil, du rythme circadien, des comportements alimentaires et parfois de l’environnement social. Cette combinaison rend le Ramadan fondamentalement différent des protocoles classiques de jeûne intermittent et explique pourquoi une approche spécifique est indispensable chez le sportif.
Il est fréquent de voir le Ramadan comparé au jeûne intermittent, notamment aux protocoles de type 16:8. Cette assimilation est pourtant scientifiquement inexacte.
Le jeûne du Ramadan se distingue par plusieurs éléments majeurs :
Ces différences expliquent pourquoi les bénéfices observés dans certains protocoles de jeûne intermittent ne peuvent être transposés directement au Ramadan, notamment chez les sportifs soumis à des charges d’entraînement élevées
Effets du Ramadan sur la santé du sportif
Données métaboliques et hormonales
Les données scientifiques actuelles indiquent que le Ramadan n’entraîne pas de dégradation de la santé métabolique chez le sportif sain. Plusieurs études rapportent une stabilité, voire une amélioration transitoire, de certains marqueurs liés à l’inflammation, à la sensibilité à l’insuline et à la régulation métabolique.
Ces adaptations semblent liées à des modifications hormonales favorables, à une meilleure flexibilité métabolique et à des ajustements circadiens induits par le jeûne prolongé.
Composition corporelle : masse musculaire et masse grasse
Contrairement à une croyance encore très répandue, le Ramadan n’induit pas automatiquement une perte de masse musculaire. Les méta-analyses récentes montrent que la masse maigre est globalement maintenue chez les sportifs, y compris chez les athlètes entraînés, lorsque les apports énergétiques et protéiques sont suffisants pendant les périodes autorisées.
Les variations de masse grasse observées pendant le Ramadan sont très variables : diminution, stabilité ou augmentation. Elles dépendent essentiellement :
Autrement dit, ce n’est pas le jeûne qui modifie la composition corporelle, mais la manière dont il est vécu et accompagné.
Le sommeil est probablement le facteur le plus sous-estimé pendant le Ramadan, alors qu’il constitue un pilier central de la récupération et de la performance sportive.
Les données montrent une réduction du temps total de sommeil et une altération de sa qualité, notamment en fin de mois. Ces perturbations peuvent impacter :
Chez le sportif, le Ramadan impose donc une réorganisation consciente du sommeil : horaires plus structurés, siestes stratégiques, limitation des repas excessifs tardifs et respect d’un minimum de régularité circadienne.
La littérature scientifique récente est nuancée mais globalement rassurante.
Les performances d’endurance à intensité modérée sont généralement bien maintenues pendant le Ramadan. En revanche, les efforts de haute intensité, les sprints répétés et la puissance maximale peuvent être légèrement altérés, en particulier lorsque l’effort est réalisé en fin de journée, avant l’Iftar.
Ces diminutions restent faibles à modérées, mais elles peuvent devenir significatives dans des contextes de compétition de haut niveau, où chaque détail physiologique compte .
La clé réside dans l’adaptation de la planification. Les recommandations actuelles convergent vers une organisation pragmatique :
La nutrition pendant le Ramadan ne doit jamais être abordée comme une restriction, mais comme une stratégie. Les besoins énergétiques du sportif restent élevés et doivent être couverts malgré la réduction du nombre de repas.
Les glucides restent la pierre angulaire du soutien à la performance, en particulier pour les sports d’endurance et les disciplines intermittentes. Les recommandations peuvent atteindre 6 à 10 g/kg/jour selon le volume et l’intensité de l’entraînement.
La difficulté réside dans la concentration de ces apports sur une fenêtre temporelle réduite, ce qui impose une sélection rigoureuse des aliments et parfois l’utilisation de formes liquides ou semi-liquides.
Les apports protéiques sont essentiels pour préserver la masse musculaire et optimiser la récupération. Une attention particulière doit être portée à leur répartition, notamment via :
L’hydratation est sans doute le facteur le plus critique pendant le Ramadan. L’absence totale de boisson en journée impose une stratégie rigoureuse entre l’Iftar et le Suhoor. Les données montrent qu’une déshydratation légère est généralement bien tolérée lors d’efforts courts, mais qu’elle peut devenir limitante lors d’efforts prolongés ou en environnement chaud.
Les recommandations actuelles reposent sur :
Certaines stratégies nutritionnelles peuvent accompagner le sportif pendant le Ramadan, notamment les suppléments dont l’efficacité ne dépend pas du moment de l’effort : créatine, bêta-alanine, nitrates alimentaires, vitamine D en cas de carence.
Des stratégies sensorielles (rinçage buccal glucidique, caféine, menthol) ont montré un intérêt potentiel dans des contextes spécifiques, sous réserve de compatibilité avec les règles religieuses
Le message central de la littérature scientifique actuelle est clair :
le Ramadan n’est pas un obstacle à la performance sportive, mais une période qui exige adaptation, anticipation et individualisation. Lorsqu’entraînement, nutrition, hydratation et sommeil sont correctement structurés, le sportif peut maintenir sa performance, préserver sa santé et parfois même améliorer certains aspects de sa composition corporelle.
Cet article s’appuie sur les données scientifiques internationales les plus récentes en physiologie de l’exercice et en nutrition sportive. Il reflète une approche médico-sportive fondée sur l’individualisation, la compréhension des contraintes religieuses et l’optimisation de la performance dans le respect de la santé du sportif. Toute stratégie doit être adaptée au contexte, au niveau d’entraînement et aux objectifs spécifiques de chaque athlète.
Abaïdia, A. E., Daab, W., & Bouzid, M. A. (2020).
Effects of Ramadan fasting on physical performance: A systematic review with meta-analysis.
Sports Medicine, 50(5), 1009–1026.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/32144703/
Revue systématique avec méta-analyse montrant une préservation globale de la performance, avec des diminutions modestes possibles sur la puissance et les efforts répétés, fortement dépendantes du timing de l’exercice, du niveau d’entraînement et des stratégies nutritionnelles.
Aloui, A., Baklouti, H., Souissi, N., & Chtourou, H. (2019).
Effects of Ramadan fasting on body composition in athletes.
Tunis Medical, 97(4), 554–561.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/31626022/
Étude mettant en évidence le maintien de la masse maigre chez les sportifs, avec une variabilité des adaptations de la masse grasse, dépendante de l’apport énergétique, du timing alimentaire et du type de discipline.
Trabelsi, K., et al. (2020).
Effects of Ramadan observance on dietary intake and body composition of adolescent athletes.
Nutrients, 12(6), 1740.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/32498300/
Données robustes chez les jeunes sportifs, soulignant l’importance d’un encadrement nutritionnel structuré pour préserver la croissance, la santé métabolique et la performance.
Maughan, R. J., Fallah, J., & Coyle, E. F. (2010).
The effects of fasting on metabolism and performance.
British Journal of Sports Medicine, 44(7), 490–494.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/20484315/
Article fondamental décrivant les adaptations métaboliques au jeûne, incluant l’augmentation de l’oxydation lipidique, les modifications hormonales et leurs implications pour la performance sportive.
Mindikoglu, A. L., et al. (2020).
Intermittent fasting from dawn to sunset is associated with anticancer proteomic signature.
Journal of Proteomics, 215, 103680.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/32014593/
Étude innovante montrant des adaptations moléculaires favorables après 30 jours de jeûne de type Ramadan, indépendamment d’un déficit calorique, suggérant des bénéfices systémiques potentiels pour la santé.
Mattson, M. P., Longo, V. D., & Harvie, M. (2017).
Impact of intermittent fasting on health and disease processes.
Ageing Research Reviews, 39, 46–58.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/27793718/
Référence clé décrivant les mécanismes cellulaires, hormonaux et métaboliques du jeûne intermittent, incluant l’autophagie, la flexibilité métabolique et la régulation de l’inflammation.
Chaouachi, A., et al. (2012).
The effects of Ramadan intermittent fasting on athletic performance.
Journal of Sports Sciences, 30(S1), S21–S31.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/22690736/
Synthèse appliquée reliant données scientifiques et recommandations pratiques pour l’entraînement pendant le Ramadan, en fonction du type d’effort et du niveau de l’athlète.
Correia, J. M., et al. (2020).
Effects of intermittent fasting on exercise performance outcomes.
Nutrients, 12(5), 1390.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/32370155/
Montre clairement que les effets du jeûne intermittent classique ne peuvent pas être transposés directement au jeûne du Ramadan, en raison de contraintes spécifiques (hydratation, sommeil, timing).
Kerksick, C. M., et al. (2017).
International Society of Sports Nutrition position stand: Nutrient timing.
Journal of the International Society of Sports Nutrition, 14, 33.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/28852301/
Position officielle soulignant l’importance du timing nutritionnel, particulièrement critique en contexte de fenêtre alimentaire restreinte comme durant le Ramadan.
Burke, L. M., et al. (2011).
Carbohydrates for training and competition.
Journal of Sports Sciences, 29(S1), S17–S27.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/21916794/
Référence mondiale sur les besoins glucidiques du sportif, essentielle pour optimiser la performance et la récupération pendant le Ramadan.
Phillips, S. M. (2014).
Protein requirements and muscle adaptation.
Sports Medicine, 44(S2), 71–82.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/24872094/
Bases scientifiques des besoins protéiques et de l’adaptation musculaire, cruciales pour le maintien de la masse maigre en contexte de jeûne.
Moore, D. R. (2019).
Maximizing post-exercise anabolism: The role of protein quality and quantity.
Frontiers in Nutrition, 6, 117.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/31552263/
Analyse détaillée des stratégies visant à maximiser l’anabolisme post-exercice, applicables durant la fenêtre Iftar–Suhoor.
Maughan, R. J., et al. (2016).
Development of a beverage hydration index.
American Journal of Clinical Nutrition, 103(3), 717–723.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/26702122/
Référence clé pour optimiser l’hydratation en fonction du type de boisson, particulièrement pertinente entre Iftar et Suhoor.
Pak, I. E., et al. (2020).
Carbohydrate and caffeine mouth rinsing during Ramadan fasting.
Journal of Sports Sciences, 38(13), 1518–1525.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/32014568/
Présente des stratégies alternatives sans ingestion pendant l’effort (rinçage buccal glucides/caféine), intéressantes dans un cadre religieux strict.